Il y a beaucoup d’inventions qui ne produisent aucune innovation
CommentsL’innovation a une histoire, liée à celle de l’entreprise, de l’industrie, des technologies de pointe. Quand l’innovation a-t-elle été… inventée ?
J’aime situer sa naissance vers 1780. Cette année-là, en Angleterre, deux personnages se rencontrent : l’ingénieur James Watt, qui a donné son nom à l’unité de mesure de la puissance et mis au point la première machine à vapeur exploitable, et l’entrepreneur Matthew Boulton. De la rencontre entre l’ingénieur et l’entrepreneur va naître l’économie industrielle. En effet, ils créent ensemble une entreprise où ils développent ce qui va devenir les machines-outils. Boulton a très vite compris que l’industrie allait connaître avec le machinisme de perpétuelles transformations. L’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) théorisera les lois du changement économique cent trente ans plus tard. Mais c’est dès la fin du XVIIIe siècle que commence l’ère industrielle de l’innovation permanente. L’innovation caractérise en cela la société moderne et elle est rendue possible par l’apparition de la technologie.
Qu’est-ce qui distingue invention et innovation ?
Il n’y a pas d’innovation sans invention, mais il existe beaucoup d’inventions qui ne produisent aucune innovation. L’innovation consiste à socialiser des inventions technologiques, elles-mêmes issues de découvertes scientifiques. Innover, c’est produire du nouveau (méthodes, objets, services) pour l’installer sur un marché. Et la guerre économique se livre sur ce terrain de l’innovation. France Télécom a largement contribué à établir la norme GSM (en téléphonie mobile), mais c’est Nokia qui l’a socialisée, donc qui a été innovante. Le Cnet (Centre national d’études des télécommunications), ancêtre d’Orange Labs, était un des meilleurs laboratoires de recherche au monde. Mais en France, où il y a d’excellents chercheurs, le management ne sait pas valoriser la recherche – le nez collé sur le court terme, il accuse d’autant plus les chercheurs de conservatisme qu’il manque de vision de l’avenir et refuse de prendre des risques.
Quels sont les risques de l’innovation ?
Selon Jeremy Rifkin, dans la seule année 1995, Sony a produit cinq mille produits nouveaux. La plupart ont disparu très vite. Pour innover industriellement, c’est-à-dire sur des marchés mondiaux, il faut être capable de risquer dans la recherche et le développement beaucoup d’argent, et souvent à perte. Mais lorsqu’il y a des gains, ils constituent l’avantage concurrentiel – c’est-à-dire le nerf de la guerre économique.
Mais ce modèle d’innovation n’est-il pas à bout de souffle, à force de courir après une technologie qui change de plus en plus vite ?
Il l’est pour plusieurs raisons. La première, en effet, est l’accélération exponentielle du changement technologique – c’est aujourd’hui le plus rapide qui gagne le marché. Cette accélération tend à fragiliser la société, qui n’a plus le temps de faire de cette innovation technologique un apprentissage social, c’est-à-dire un nouveau savoir-vivre.
En plus, si Sony est en train de mettre au point un nouveau procédé, il y a toutes les chances pour qu’en Californie ou ailleurs quelqu’un travaille sur un sujet proche. C’est alors le marketing qui fait la différence en imposant une nouvelle pratique sociale sous le nom d’une marque et par un véritable matraquage psychologique. Cette concurrence effrénée est le signe d’un autre essoufflement, que Karl Marx avait en partie anticipé, en disant que la compétition économique conduisait à la baisse tendancielle du taux de profit et que le capitalisme n’y survivrait pas. Il n’avait pas prévu cependant qu’après le modèle productiviste du XIXe siècle d’autres modèles de production et de socialisation de l’innovation seraient inventés, en particulier par Henry Ford aux Etats-Unis, et qui allaient conduire au consumérisme.


